Publié le 14.05.20

La crise va transformer notre rapport à la mobilité

Le jour d’après est une série d’interviews et de tribunes qui portent un regard sur les enseignements que nous pourrons tirer, demain, de la crise sanitaire que nous vivons actuellement. Quels nouveaux besoins, quels nouveaux usages et relations sociales s’organisent dans ce contexte sans précédent ? Comment les initiatives positives créées par cette situation inédite peuvent-elle constituer des enseignements durables pour plus d’urbanité et une meilleure qualité de vie en ville ? Urbanistes, sociologues, géographes, architectes, mais aussi start-upper nous éclairent de leurs regards multiples sur l’urbanité bousculée que nous vivons aujourd’hui, pour inspirer durablement celle de demain.

Experts, observateurs, usagers de la ville, si vous souhaitez participer à la série #Lejourdaprès, écrivez-nous sur contact@enviesdeville.fr.

Expert auprès de la Commission européenne (INEA, H2020), de l’ADEME (Agence de l’Environnement  et de la Maîtrise de l’énergie), conseiller de plusieurs entreprises, Gabriel Plassat a crée la FabMob (la Fabrique des Mobilités) dédié à la mobilité en open source dans le but de créer une nouvelle culture commune. Écrivain, conférencier et enseignant, il cherche à inspirer des transitions majeures dans le domaine de la mobilité.

Quelles sont les observations générales que vous pouvez faire aujourd’hui, en tant que spécialiste des mobilités sur le confinement ainsi que ses conséquences sur les usages urbains ?

Il est évident que cette situation vient interroger le quotidien de tout un chacun et par conséquent, cela a forcément des conséquences sur les usages de la ville. Au niveau de la mobilité, cette situation touche quasiment tous les modes de transports et d’une façon très différente. Et cette situation révèle, en réalité, les forces et les faiblesses des aménagements urbains, des chaînes logistiques ou bien de la capacité d’un quartier, d’une commune et plus largement d’un territoire, de gérer une situation qui n’est pas habituelle, que ce soit du point de vue de la qualité du lien social créé ou vis-à-vis d’autres problématiques urbaines. Par exemple, en ce qui concerne les chaînes logistiques, on observe que des problématiques fortes se posent actuellement sur la manière dont on peut acheminer des produits à des personnes fragiles. Un autre exemple de faiblesse que l’on observe actuellement se situe au niveau des transports publics eux-mêmes : par nature, les transports en commun rassemblent beaucoup de personnes dans un espace restreint. Par conséquent, on se rend bien compte, au regard de la pandémie en cours que ce système n’est pas robuste. Enfin, un dernier exemple, c’est celui de l’aménagement du territoire, cette situation révèle la capacité d’un territoire à offrir à ses habitants un certain nombre de biens et de services à une distance raisonnable de son domicile. Et l’on se rend compte aujourd’hui encore plus d’habitude, que c’est loin d’être le cas pour tous les territoires. 

Dans un monde hypermobile, la crise du coronavirus vient bousculer totalement les habitudes de mobilité. Vous affirmez qu’avec cette crise et le confinement qui lui est lié, “tous les modes de transport, tous les usages sont impactés” et au-delà de l’évolution de ces usages, ce sont des faiblesses du système qui apparaissent. Quelle leçon doit-on donc tirer de cet impact sur les mobilités, pour l’avenir ?

Les leçons sont multiples mais elles sont surtout individuelles. Chaque personne peut identifier ses propres pistes d’amélioration et cette amélioration peut également se vérifier à l’échelle d’un quartier, d’une commune, voire même de l’Etat.

Concernant le secteur des mobilités, il y a d’abord des perspectives par types de transport, qu’ils soient aériens, ou terriens, publics, ou privés, mais aussi les mobilités de type trottinettes ou encore les transports partagés. Chaque opérateur peut tirer ses propres leçons à partir de ce que nous vivons actuellement. Mais c’est surtout la façon dont chacun gère ses activités au quotidien qui doit être repensée. La mobilité est aujourd’hui extrêmement développée, efficace et relativement peu chère, mais elle est en réalité une variable d’ajustement que l’on peut adapter à nos activités. Dans la situation actuelle, autrement dit en temps de crise, on observe que c’est la façon dont on va gérer son activité, qu’elle soit professionnelle, ou liée à notre alimentation, qui déterminera la solution de transport la plus adaptée. Cette nouvelle situation va donc toucher l’organisation même des ménages et des entreprises qui, grâce à cette crise, pourront être plus résilients et prendre conscience que nous aurons à l’avenir moins besoin de nous déplacer. Potentiellement, après cette crise, nous pourrons alors être plus robustes dans le cas d’une crise future qui pourrait advenir.

Prenons un exemple concret. Imaginons un territoire et son système alimentaire. Celui-ci n’a, au départ, rien avoir avec le transport, c’est au départ et avant tout de l’alimentation, qui peut d’ailleurs être relié à des dispositifs d’agriculture locale. La présence de cette agriculture locale sur ce territoire, lui permet donc d’être résilient, vis-à-vis d’une éventuelle crise. Car toute la logistique nécessaire à l’acheminement des circuits alimentaires sera beaucoup plus courte et par conséquent moins difficile à maintenir en temps de crise. C’est donc une réflexion que les différentes couches du millefeuille administratif français doivent pouvoir chacune mener, selon leurs compétences. Suite à cette crise, les territoires auront en réalité un exercice à mettre en œuvre pour développer la résilience d’un service minimum qui doit être assuré, vis-à-vis de l’énergie, de l’alimentation, de l’eau etc. Et ce travail doit être mené avec les citoyens … On peut imaginer qu’on ait demain des exercices menés avec la population sur des situations simulées de tensions sur l’énergie, sur les réseaux, ou même l’alimentation. Ainsi, on pourrait s’exercer afin de travailler la résilience des territoires au niveau des ménages et des quartiers, comme un exercice continu avec les citoyens, en fonction de différents types de crises.

La problématique transport n’est donc qu’un maillon de la chaîne sur l’ensemble du dispositif de fonctionnement d’une ville ou d’un territoire. La résilience doit donc selon vous s’opérer à un niveau global, de telle sorte à pouvoir appréhender les pratiques de mobilités d’une manière potentiellement différente en fonction du type de crise ?

Il faut interroger bien entendu la mobilité. Mais en amont, il faut surtout interroger l’organisation des activités quotidiennes et les solutions d’immobilité, ou d’effacement de mobilité que l’on utilisait tous déjà plus ou moins et que l’on est aujourd’hui obligé d’utiliser intensément. Cette situation contrainte réinterroge à quel moment nous avons réellement besoin de voir une personne, ou à quel moment une entreprise a besoin de rassembler ses employés pour travailler. En outre, concernant le sujet de la mobilité proprement dit, les acteurs de ce secteur ont un travail à faire sur les résiliences des systèmes de transports, qu’ils soient publics, partagés etc… Si l’on prend, par exemple, le cas de l’industrie automobile qui est une industrie globalisée constituée de chaînes mondiales de sous-traitants, il suffit qu’un maillon de la chaîne s’arrête de fonctionner pour que l’intégralité du système soit bloquée. Donc la structure n’est pas résiliente dans sa globalité. Il y a donc un travail à mener dans les organisations, mais aussi au sein des territoires et même au sein de chaque foyer.

Est-ce que vous pensez que cette résilience peut passer par des modes de transports décarbonés et le recours à plus de mobilités douces dans les villes ?

Ce n’est pas automatique, car même si certains y aspirent, il y a des grands risques que lorsque nous ne serons plus confinés et que l’on maîtrisera le virus, on revienne vers des fonctionnements classiques. Il faut donc trouver des moyens de tirer des leçons de cette situation et des opportunités, car il y aura sans doute des initiatives de  relance économique. Il sera donc nécessaire de réfléchir à des moyens d’orienter les flux financiers vers les solutions plus robustes et plus alignées avec la transition écologique. C’est un travail qu’il nous revient de mener, mais rien n’est encore gagné.

Mais il est certain que plus nous réussirons à être économes en énergie et en matière, mieux nous réussirons à créer des organisations avec le minimum de mobilité nécessaire. C’est ce que j’entends par le concept de Mobilité Minimum Viable, ou de Logistique Minimum Viable. Il s’agit du minimum de mobilité ou de logistique nécessaire à un territoire pour fonctionner. Dès lors qu’on aura réussi à définir ce minimum viable, nous pourrons être plus résilients face à ce type de crises. Et c’est la même chose pour les ménages : plus nous serons capables d’utiliser différentes solutions de mobilités, que ce soit les vélos, les véhicules partagés, le covoiturage, ou les transports publics, plus nous serons préparés à être indépendants vis-à-vis des événements qui arriveront dans le futur. Cela vient donc questionner la manière dont on organise son ménage et comment on gère l’activité de sa famille.

Pour cela, considérons deux paramètres clés dans la mobilité : la connexion/déconnexion, la mobilité/immobilité. Ces deux notions et leur inverse respective nous donnent la possibilité d’envisager 4 mondes : la mobilité connectée, c’est ce qu’il se passe lorsque tout fonctionne, nous sommes connectés et en déplacement. Mais il y a aussi de l’immobilité connectée, c’est ce que l’on vit aujourd’hui. Et puis, il nous arrive aussi de mener des mobilités déconnectées. C’est ce que l’on recherche bien souvent : être seul, se promener… Enfin, il y a aussi des immobilités déconnectées, c’est ce que l’on vit lorsqu’on médite et lorsqu’on est en introspection. Il s’agit donc d’inviter chacun à envisager ces quatre mondes, afin de pouvoir y naviguer, les expérimenter et les maîtriser. Ainsi, nous pourrons faire le meilleur usage de ces 4 mondes, que ce soit au niveau individuel, mais aussi collectif, au niveau des entreprises mais aussi des territoires.

La résilience passe par l’exploration de ces 4 mondes ?

Il s’agit en effet de bien maîtriser ces 4 mondes, d’expérimenter un maximum de solutions des transports. Les grèves nous ont permis cette exploration. On a vu de nombreuses personnes monter pour la première fois sur un vélo pour se rendre au travail. Les grèves étant en effet une condition extérieure, on peut tout de même explorer ces différents mondes sans pour autant être influencés par des conditions extérieures. Et cette exploration préalable rend en réalité la personne plus résiliente, car elle aura expérimenté des dispositifs nouveaux avant la crise.

De quelle manière pourrait-on réussir à créer ces conditions “robustes” pour les urbains ?

Je pense qu’il s’agirait de mettre en place des try-tests à l’échelle des territoires. Mais pour cela, il faut d’abord que ce soit politiquement envisageable et désirable. C’est pour cela que je cite notamment dans un de mes derniers articles la célèbre phrase de Bob Dylan, “Chaos is a friend of mine” – “Comment s’épanouir dans le chaos ?”. Cette perspective peut faire peur, mais la question est de savoir de quelle manière nous pouvons réussir à concevoir avec les citoyens des exercices volontaires destinés à réussir à faire prendre conscience de ces nouveaux dispositifs nécessaires en cas de crise. Ainsi nous pourrions nous exercer tranquillement de façon apaisée à la gestion de cas de situations dégradées, de façon à ce que l’on puisse bien les gérer à l’avenir, dans des cas bien réels.

Envies de ville : des solutions pour nos territoires

Envies de ville, plateforme de solutions pour nos territoires, propose aux collectivités et à tous les acteurs de la ville des réponses concrètes et inspirantes, à la fois durables, responsables et à l’écoute de l’ensemble des citoyens. Chaque semaine, Envies de ville donne la parole à des experts, rencontre des élus et décideurs du territoire autour des enjeux clés liés à l’aménagement et à l’avenir de la ville, afin d’offrir des solutions à tous ceux qui “font” l’espace urbain : décideurs politiques, urbanistes, étudiant, citoyens…