Publié le 30.04.20

“Le confinement doit nous questionner sur la place de l’enfant dans l’espace urbain”

Le jour d’après est une série d’interviews et de tribunes qui portent un regard sur les enseignements que nous pourrons tirer, demain, de la crise sanitaire que nous vivons actuellement. Quels nouveaux besoins, quels nouveaux usages et relations sociales s’organisent dans ce contexte sans précédent ? Comment les initiatives positives créées par cette situation inédite peuvent-elle constituer des enseignements durables pour plus d’urbanité et une meilleure qualité de vie en ville ? Urbanistes, sociologues, géographes, architectes, mais aussi start-upper nous éclairent de leurs regards multiples sur l’urbanité bousculée que nous vivons aujourd’hui, pour inspirer durablement celle de demain.

Experts, observateurs, usagers de la ville, si vous souhaitez participer à la série #Lejourdaprès, écrivez-nous sur contact@enviesdeville.fr.

Cette période de confinement, de par ses restrictions sur l’environnement urbain, touche particulièrement le quotidien des enfants. Que pouvons-nous observer de leur usage actuel de la ville ? Sont-ils plus agiles que les adultes pour s’adapter à cette situation ? Doit-on, demain, construire la ville en concertation (aussi) avec les enfants ? Nous avons interviewé Céline Lecas & Clémentine Delval, fondatrices de Récréations Urbaines, une association qui se donne pour ambition de participer à l’émergence de projets urbains, architecturaux et paysagers propices au développement de l’enfant.

Dans quelle(s) mesure(s) cette période inédite de confinement fait-elle émerger des problématiques en lien avec les actions de Récréations Urbaines ?

Ce qui est d’abord marquant, c’est le besoin du “dehors” qui se fait sentir au quotidien. Le fait de ne pouvoir circuler librement dans l’espace public, de ne pouvoir se rendre dans les parcs et les jardins de la ville en ce début de printemps, nous apparaît comme difficile à vivre, d’autant plus avec des enfants. Nous faisons le constat d’une ville calme, apaisée de sa circulation automobile, dépolluée en partie des émissions toxiques, enchantée par les chants des oiseaux et un temps ensoleillé. En somme, une ville davantage propice aux enfants, aux piétons, à la flânerie, à toutes celles et ceux qui utilisent les modes doux… et nous ne pouvons en profiter que dans un périmètre et dans un temps très restreints ! 

N’avoir accès qu’à ce périmètre délimité nous confirme, d’une part, l’importance à accorder à la qualité de l’espace public environnant et d’autre part, nous questionne sur les rôles que ce dernier peut jouer, notamment d’un point de vue éducatif. En effet, alors que la pression des écrans est très forte en cette période de confinement, il nous semble primordial d’avoir accès, au plus proche de chez soi, à des espaces publics verts, ludiques, esthétiques, pratiques et sécurisés. Aussi, à l’heure où l’apprentissage se fait à distance, creusant les inégalités entre les enfants, où les cours de récréation et les aires de jeux, ces espaces de sociabilisation et de défoulement, sont fermées, l’espace public devrait désormais être envisagé et conçu comme un lieu éducatif ouvert et récréatif. Comme évoqué précédemment, les enfants ont cette capacité à détourner en support de jeu tout ce qu’ils trouvent sur leur chemin. Utilisons cette faculté, considérons leur regard spécifique pour requalifier et enrichir nos espaces publics, inventer des supports, accessibles à tou.te.s, qui favorisent les interactions entre les enfants et les adultes qui les accompagnent et développent leurs compétences cognitives et sociales. 

Peut-on attendre une évolution dans la conception de la ville pour les enfants suite à cette crise ? 

Nous osons espérer que cette crise sanitaire comptera quelques issues heureuses. Parmi elles, une réinterrogation durable des usages et de l’occupation actuels de l’espace public. Par exemple, chacun.e d’entre nous a pu observer l’espace énorme dédié à la voiture en comparaison à celui dédié aux autres modes de circulation. Face à ce genre de constats et aux mesures nécessaires au déconfinement, certain.e.s revendiquent un urbanisme tactique, « une méthode qui consiste, par petites touches et à peu de frais, à modifier et tester une autre façon d’exploiter l’espace urbain ». Dans certaines villes déjà, des pistes cyclables éphémères ont été installées, des trottoirs élargis. Si nous adhérons à cette démarche, nous souhaitons surtout que les initiatives qu’elle génère donnent l’envie et le courage aux citoyen.ne.s et aux décideurs de rendre ces installations pérennes, de réorganiser les espaces publics urbains et d’en faire des lieux de vie plus conviviaux, récréatifs et inclusifs ! 

Comment en êtes-vous venues à vous intéresser à la place des enfants dans la ville ?

À travers nos métiers (urbaniste et architecte) et nos vies personnelles (toutes deux mamans de jeunes enfants), nous avons constaté qu’il était difficile et stressant de pratiquer l’espace public avec des enfants. Se balader, en poussette ou en trottinette, peut être un vrai parcours du combattant, l’omniprésence des voitures en ville limite considérablement l’autonomie des enfants à des âges où leurs esprits et leurs corps réclament liberté de mouvement. Aussi, les enfants ne sont pas toujours les bienvenus dans les espaces publics, leurs espaces de semi-liberté sont bien délimités derrière des barrières de protection. On indique aux enfants où jouer et comment jouer, alors que ces derniers aiment jouer partout, à tout moment (c’est par le jeu qu’ils grandissent et s’approprient leur environnement), détournant les marches d’un perron, les plaques d’égout, les barrières urbaines… 

Ces différents constats, nourris par nos expériences professionnelles, des lectures, des formations sur le jeu libre et le développement de l’enfant, nous ont donné envie de nous impliquer dans la « ville à hauteur d’enfant », une ville qui intègre la parole des plus jeunes dans les processus participatifs et décisionnels et qui assure à ces derniers une place dans l’espace public. 

Pourquoi et comment mène-t-on une concertation avec un public d’enfants ?

Il s’agit de considérer l’enfant comme un usager à part entière qui a, lui aussi, le droit d’émettre son point de vue et ses idées sur son environnement. L’enfant est pour nous un jeune citoyen et non un citoyen en devenir. Nous pensons que le fait d’impliquer les enfants dans des processus de concertation permet de leur donner les outils utiles à la prise de décision en collectif et à la coopération (compétences sociales essentielles pour répondre aux enjeux sociétaux actuels et futurs), de développer leur esprit critique et de contribuer à satisfaire leurs besoins fondamentaux d’appartenance sociale, de compétence et d’autonomie (Deci & Ryan). 

Le projet urbain ou architectural est selon nous un très bon support pour que les enfants puissent acquérir et/ou fortifier ces compétences : en expliquant le fonctionnement d’un projet et la fabrique de la ville, nous les questionnons sur leur place dans la société en tant que citoyen.ne et nous les outillons pour exprimer leurs opinions ; en leur proposant de dessiner, de maquetter ou de construire les projets, nous développons une motricité manuelle et intellectuelle ; en leur demandant de présenter leurs préconisations aux décideurs, nous développons leur aptitude à prendre la parole en public et à argumenter. 

De plus, les enfants sentent que leur parole compte, – le projet sort grandi et enrichi de la collaboration – et gagnent en confiance. Il est possible d’impliquer le jeune public sur l’ensemble des phases d’un projet : 

  • réaliser un diagnostic à l’aide d’observations sur le terrain et d’entretiens réalisés auprès des usagers, – participer à la conception en travaillant en plan et en maquette, à partir des éléments récoltés dans la phase précédente, de la confrontation des différents points de vue, et aussi à l’aide d’images de référence, 
  • participer à la prise de décision en apportant des avis sur les premières esquisses de projet, 
  • suivre la construction via des visites de chantier, 
  • et enfin, apporter son point de vue en tant qu’usager une fois le projet réalisé. 

En quoi les attentes des enfants diffèrent-elles de celles des adultes et quelles traductions peuvent-elles trouver dans les projets urbains ?

Quand on questionne un public enfant sur ses attentes vis-à-vis d’un aménagement urbain, la place du jeu et du ludique est prépondérante. L’envie d’être plus libre dans ses mouvements est aussi revendiquée. Les enfants aiment courir, sauter, rire, utiliser le mobilier urbain comme support de jeu, mais aussi discuter, se retrouver entre eux, échapper au regard des adultes, marcher tranquillement, observer des choses sur leur chemin… tout en se sentant en sécurité. 

Amener du ludique dans l’ensemble de l’espace public et non seulement dans des aires de jeux circonscrites, réduire la place de la voiture en ville (des trottoirs larges et libérés des stationnements « sauvages », davantage de rues piétonnes ou partagées, une réduction de la vitesse partout dans le centre-ville…), rendre les déplacements plus confortables en proposant régulièrement des assises, abritées ou non, de l’ombre et de la fraîcheur grâce à la présence de végétation, embellir et développer la « sensorialité » de l’espace public au travers de réalisations artistiques, de plantations, d’installation de mobilier urbain de qualité, de diversité dans les matériaux utilisés et dans les expériences que procure l’occupation de la rue, sont autant de décisions qui permettraient de répondre aux attentes des enfants, mais aussi à celles des adultes qui les accompagnent et même des adultes en général. Nous sommes convaincues que rendre l’espace public accessible aux enfants, c’est le rendre accessible pour tou.te.s. 

Envies de ville : des solutions pour nos territoires

Envies de ville, plateforme de solutions pour nos territoires, propose aux collectivités et à tous les acteurs de la ville des réponses concrètes et inspirantes, à la fois durables, responsables et à l’écoute de l’ensemble des citoyens. Chaque semaine, Envies de ville donne la parole à des experts, rencontre des élus et décideurs du territoire autour des enjeux clés liés à l’aménagement et à l’avenir de la ville, afin d’offrir des solutions à tous ceux qui “font” l’espace urbain : décideurs politiques, urbanistes, étudiant, citoyens…