Publié le 16.04.20

“Après la crise, nous devrons prendre garde à ce que nos villes soient les centres d’humanité qu’elles savent être”

Le jour d’après est une série d’interviews et de tribunes qui portent un regard sur les enseignements que nous pourrons tirer, demain, de la crise sanitaire que nous vivons actuellement. Quels nouveaux besoins, quels nouveaux usages et relations sociales s’organisent dans ce contexte sans précédent ? Comment les initiatives positives créées par cette situation inédite peuvent-elle constituer des enseignements durables pour plus d’urbanité et une meilleure qualité de vie en ville ? Urbanistes, sociologues, géographes, architectes, mais aussi start-upper nous éclairent de leurs regards multiples sur l’urbanité bousculée que nous vivons aujourd’hui, pour inspirer durablement celle de demain.

Experts, observateurs , usagers de la ville, si vous souhaitez participer à la série #Lejourdaprès, écrivez-nous sur contact@enviesdeville.fr.

Que nous dit le confinement sur l’humanité des villes ? Pour le savoir, nous avons rencontré la philosophe et psychanalyste Hélène L’Heuillet. Elle a notamment publié aux éditions Albin Michel Éloge du retard, Où le temps est-il passé ? (2020).

Quelles sont les observations que vous pouvez faire aujourd’hui, en tant que psychanalyste et philosophe, sur la crise actuelle ainsi que sur la manière dont nous appréhendons aujourd’hui nos espaces urbains ?

La crise actuelle nous rappelle à l’ordre du réel. Nous avions fini par oublier que les pandémies ont toujours fait partie de l’histoire de l’humanité et même plus largement de l’histoire du vivant sur cette planète. Nous nous pensions tout-puissants, nous croyions que rien ne nous était impossible et voici qu’un simple virus met la moitié de la population mondiale à l’arrêt.

On peut bien sûr ponctuellement discuter de la gestion de la crise par tel ou tel gouvernement ou du sabordage de l’hôpital public dans notre pays, mais à un autre niveau, il faut reconnaître que nous ne sommes jamais par définition préparés à une crise de cette ampleur, car elle comporte une dimension d’imprévisibilité et induit des changements immédiats dans des modes de vie qu’on pensait pérennes. Nous sommes notamment tous stupéfaits de la transformation de nos villes, particulièrement des grandes métropoles. Paris, New York, New Delhi, autant de villes qu’on croirait désertées si l’on ne savait que les rues vides abritent des immeubles pleins à craquer d’une population qui se terre.

J’ai envie de plagier quelques vers de Victor Hugo, s’il écrivait dans La campagne de Russie : « On pouvait à des plis qui soulevaient la neige, voir que des régiments s’étaient endormis là » on pourrait dire qu’on voit à quelques levers de rideaux ou applaudissements quotidiens aux fenêtres à 20H que ces villes endormies sont encore vivantes.

Ce qu’on aime en ville, les cafés, les restaurants, les spectacles, la vie nocturne, tout cela a disparu. L’esprit de la ville est celui de la circulation, circulation des personnes, circulation des choses, circulation des paroles et des discours. La ville façonne une façon de parler, de s’adresser à l’autre, car le contact quotidien avec des inconnus oblige à un autre mode de relation que la rencontre régulière de voisins connus. Mais la crise actuelle limite nos contacts à nos voisins connus. Même le quartier a perdu sa convivialité, puisque chacun peut potentiellement contaminer chacun. La générosité urbaine, en vertu de laquelle on ne compte ni ses paroles ni ses pas n’existe plus actuellement. Chacun est replié sur son intérieur. Le besoin vital de parler ne peut plus être satisfait que dans l’intimité ou virtuellement, par le téléphone ou le mail. L’autre devient un danger.

Heureusement, la mentalité urbaine sécrète aussi quelques stratégies de résistance : les voisins se parlent aux fenêtres, la promenade quotidienne autour de son habitation crée de nouveaux rituels, les contacts sont plus rares mais vécus avec davantage d’intensité. La sidération des premières semaines passées, on apprécie celui qui fait des blagues à la pharmacie — un des derniers lieux de sociabilité en période d’épidémie — et on s’amuse de se voir tous gantés et pressés.

Avec la crise en cours, et notamment les mesures de confinement, que devient notre sociabilité de palier ? Que devient notre relation avec nos voisins ?

Je distinguerais deux échelles de voisinage. Le voisinage est en effet toujours une question d’échelle, puisque c’est la relation d’un point (la maison, le home) et d’une ligne (qui nous sépare de l’habitation de l’autre). Notre vie confinée réduit désormais le voisinage à deux échelles seulement, celle du quartier où l’on fait ses courses et se dégourdit les jambes et celle de l’immeuble pour l’habitat urbain. Dans les premiers temps, l’ambiance au niveau du quartier était glaçante. Chacun était ennemi de chacun. Les magasins, qui bruissent ordinairement de toutes sortes de conversations, étaient lourds d’un silence pesant, chacun redoutant que l’autre ne s’empare de ce qui pourrait venir à lui manquer à lui.

En revanche, paradoxalement, alors même que c’est le contact rapproché qui est le plus contaminant, au niveau de l’immeuble, il semble y avoir eu une forte prise de conscience qu’on étaient liés ensemble durant cette période étrange. Cette conscience s’est renforcée au moment du départ d’un grand nombre d’urbains dans des maisons à la campagne. Quand les familles et les amis sont éloignés, il n’y a plus que les voisins restés en ville qui existent physiquement à côté de nous. Ceux-ci sont d’autant plus appréciés qu’ils sont les seuls dont on sent la présence. Cela ne va pas certes sans tension ici ou là, à cause du bruit ou des odeurs de cuisine.

Il faut surtout prendre garde à ce que les immeubles ne se transforment pas en forteresses méfiantes du dehors. Cela me paraît le plus grand risque quand on considère les réactions inhumaines de certaines personnes à la présence — tenue pour indésirable — de soignants dans leur entourage d’habitation.

Comment est géré au quotidien la limite du chez soi et du commun ? Comment ce rapport a-t-il évolué dans le temps ? Où en est-on aujourd’hui ?

Le rapport du chez soi au chez l’autre et du chez soi au commun varie selon les cultures et diffère également selon qu’on soit en ville ou à la campagne. Avec le temps, dans les campagnes comme dans les villes, on a perdu le sens du seuil, cet intervalle entre le dedans et le dehors où on pouvait recevoir les visiteurs passant à l’improviste. Chaque centimètre de dedans compte, comme chaque minute dans nos journées. De ce fait, les visites improvisées n’existent plus, sauf en cas de mécontentement majeur. Donc si on n’a pas le contact nécessaire à une prise de rendez-vous, les rencontres ont lieu obligatoirement dans l’espace commun, palier, ascenseur, entrée, cour intérieure.

On se rend compte pendant la crise que nous traversons que le nombre de rencontres quotidiennes est dépendant des horaires de travail. Depuis, le début du confinement, il a diminué. De plus, certains craignent les surfaces communes, sources potentielles de propagation du virus. Mais il existe quand même de jolis moments, quand des voisins de palier attendent en même temps le même livreur, en chaussettes et à peine coiffés ! Les conventions vestimentaires se relâchent et on éprouve bien cette spécificité de l’espace commun de voisinage de créer un espace entre le privé et le public, où n’est ni tout à fait chez soi ni tout à fait hors de chez soi.

Enfin, dans les villes, se dessine un espace commun propre à la crise, celui du rendez-vous aux fenêtres à 20H pour applaudir les soignants, mais aussi pour voisiner. Quand un appartement a plusieurs orientations, il est d’ailleurs frappant de constater qu’un côté, souvent, est plus sympathique et convivial qu’un autre. Le voisinage a cet intérêt qu’il ne peut être entièrement codifié et que sa qualité dépend de la personnalité des habitants.

Vous parlez du fait que le voisinage est un corps à corps dans le rapport à l’autre : qu’en est-il avec le confinement ? Qu’est-ce que l’isolement apporte comme changement ?

Oui, le voisinage est une expérience sensorielle, on entend et on voit ses voisins, on respire le même air, on touche les mêmes portes, on a les mêmes conditions météorologiques. Quand il fait beau, le voisinage résonne des conversations téléphoniques passées depuis les balcons. On ne vit avec ses proches éloignés de nous que durant le temps de la communication, tandis qu’avec ses voisins, depuis le 17 mars, c’est en continu qu’on est les uns avec les autres. Et ceci alors même qu’on se rencontre moins ! Plus que jamais, le voisinage est donc une machine à fantasmes. Car ces voisins qu’on entend, voit et hume, on ne les connaît pas bien et on en sait pas à quoi correspondent les bribes de leur vie qu’on perçoit. On les entend téléphoner à leur fenêtre, mais on n’entend pas ce qu’ils disent, on ne sait pas ce qu’ils vivent. On peut tout imaginer.

C’est à cela que se greffe la malveillance, qui n’a pas disparu magiquement avec la crise. Ceux qui s’ennuient trop comptent les sorties de leurs voisins et se font agents zélés de la loi. La surveillance mutuelle est le pire aspect du voisinage. On ne peut rien cacher à ses voisins. En cette période de tension, cela peut s’avérer un grave problème. Espérons que les cas de délation ne se multiplieront pas.

Proximité, promiscuité : alors que nos rapports sociaux sont chamboulés, comment coexister ? Que nous apprend le confinement à ce sujet ?

La proximité implique que chacun respecte la place de chacun et honore l’espace commun car il est l’espace des rencontres. La promiscuité est une lutte pour la place. L’autre est alors considéré comme menaçant, car empiétant potentiellement sur l’espace que chacun s’attribue. Ce serait une erreur de penser cette différence entre proximité et promiscuité comme seulement objective. Bien sûr, certains immeubles mal insonorisés ou en vis-à-vis rapprochés favorisent-ils le sentiment de promiscuité. Mais c’est quand même d’abord et avant tout un sentiment, qui dépend donc de la relation qu’on entretient à la personne d’autrui. Quand on est un peu soucieux de soi et de l’autre, il est possible d’être proche des autres tout en étant tolérant à leur égard. Je pense que pendant le confinement précisément, il importe, en ville notamment d’accepter un peu plus de bruit qu’à l’ordinaire, par exemple que les enfants courent et crient dans les appartements. Les enfants sont les grands perdants du confinement, car même connectés et addicts à leurs consoles de jeux, ils ont besoin de bouger, de se dépenser, de parler et de rire fort etc. Il ne faudrait pas qu’ils en ressortent trop sages.

Finalement, qu’est-ce que le confinement va révéler ? Et qu’en sera-t-il à la fin du confinement ?

Je ne veux pas prophétiser. Ne cherchons pas à anticiper et restons ouverts à la surprise. Je crois cependant qu’on ne risque pas de se tromper en disant que les effets vont être très divers. D’abord, les périodes où le réel nous donne un grand coup de massue sont effectivement des révélateurs de tempérament. Tel voisin qu’on pensait indifférent se saisit de l’occasion pour dévoiler sa sollicitude, tel qu’on croyait sympathique se découvre hostile.

Ensuite, il faut espérer qu’au bout du compte la crise aura resserré les liens, « remis les pendules à l’heure » en ravivant la conscience des vraies priorités. Or, celles-ci concernent tous les niveaux de nos vies collectives et personnelles et donc la manière dont nous habitons nos villes. Je crois que, comme en chaque sortie de crise, ceux qui auront vécu ensemble ce temps de confinement, dans un même immeuble, auront le sentiment d’avoir vécu une expérience commune. Il y aura ceux qui en étaient et les autres, inévitablement. Pour que ce soit un sentiment riche et apte à resserrer le lien, il ne faut pas que les tensions et les conduites de délation augmentent trop.

Si l’on se projette un peu, qu’est ce qu’on peut apprendre de ce que l’on vit aujourd’hui pour imaginer la ville de demain ?

Il faut qu’on apprenne de ce qui nous manque. Les restaurants, les cafés, les salles de sports et de spectacle, les parcs, les marchés constituent aujourd’hui la grande nostalgie des urbains. C’est là que la sociabilité s’organise spontanément. Savoir entretenir, voire restaurer tous ces lieux est un grand enjeu de « l’après ». Les villes sont d’abord de grands espaces d’échanges, de commerce, au sens ancien et moderne. Cette crise sanitaire nous atteint dans les échanges, dans les contacts physiques qu’on noue, parfois sans s’en rendre compte, avec les autres. Nous devrons donc prendre garde à ce que nos villes soient plus que jamais les grands centres d’humanité qu’elles savent être.

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