Publié le 20.05.20

“Le confinement peut nourrir la réflexion urbanistique”

Le jour d’après est une série d’interviews et de tribunes qui portent un regard sur les enseignements que nous pourrons tirer, demain, de la crise sanitaire que nous vivons actuellement. Quels nouveaux besoins, quels nouveaux usages et relations sociales s’organisent dans ce contexte sans précédent ? Comment les initiatives positives créées par cette situation inédite peuvent-elle constituer des enseignements durables pour plus d’urbanité et une meilleure qualité de vie en ville ? Urbanistes, sociologues, géographes, architectes, mais aussi start-upper nous éclairent de leurs regards multiples sur l’urbanité bousculée que nous vivons aujourd’hui, pour inspirer durablement celle de demain.

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Quelles réflexions sur l’urbanisme peut créer le confinement ? L’urbaniste Nathan Jobard nous partage sa vision, entre circulation douces, réorganisation de la ville citadine et importance des équipements publics.

Pour ma part, trois me paraissent notables. D’abord, ce nouvel usage de l’urbain qui a été imposé par les circonstances sanitaires nous rappelle que la ville est coutumière de l’adaptation à des bouleversements divers dans sa politique d’aménagement qui sont sources de modèles pour les autres : que cela soit dans le cadre d’un afflux ponctuel de populations et d’un réaménagement des mobilités pour répondre à ce fait nouveau, ou bien dans celui d’une politique de développement structurel des circulations douces. La ville est donc adaptable, elle est le lieu propice pour tirer les enseignements des nouveaux usages créés par la situation inédite que nous avons connu. Second enseignement qui me paraît notable : l’usage « imposé » de la marche, provoqué par le confinement, nous rappelle que cette mobilité pleine de bienfaits mérite une place centrale dans les choix urbanistiques de demain. Enfin, une dernière réflexion peut alerter l’urbaniste, celle du regard nouveau que cette parenthèse inédite nous amène à porter sur le mobilier urbain. En effet, souvent ignorés dans notre quotidien, ces éléments de détail du paysage citadin prennent toute leur importance alors que nos expéditions sont restreintes à l’hyper-local. De quoi nous permettre de voir ce que l’on ne voyait pas, et d’investir, demain, différemment et peut-être davantage ces équipements.

Le confinement que nous avons vécu demande de s’adapter à de nouveaux déplacements : plus courts, plus proches de son domicile, où l’utilisation de la voiture devient très secondaire. Le contexte qui frappe le monde actuellement incite à une réorganisation de notre façon de se déplacer, et la marche à pied devient majoritaire.

Quelques villes ont déjà entamé cette politique volontariste de développement des mobilités douces. Bordeaux en est un exemple marquant. La mobilité y a connu de nombreux bouleversements au cours de ces vingt dernières années : arrivée du tramway, aménagement des quais de la Garonne avec la suppression de voies réservés aux voitures, piétonnisation des rues de l’hypercentre, augmentation des voies cyclables… Jean-Marc Offner, directeur général de l’Agence d’Urbanisme Bordeaux Aquitaine (A’Urba), a fait de la marche un outil de mobilité à considérablement mettre en avant. Il s’est demandé comment (re)donner envie aux urbains de marcher. Une carte disponible dans Eloge de l’apostrophe, publié pour les 50 ans de ‘A’Urba, présente à ce titre une carte de différents lieux situés “à deux pas” de l’agence d’urbanisme bordelaise : places publiques, parcs, lieux culturels, commerces, panoramas urbains, lieux dédiés au sport, kiss-points, cafés, stations de tramway… En soi, une multitude d’endroits où se rendre à pieds depuis l’agence.

Evidemment, la question de la piétonnisation trouve de nombreux échos lorsque l’on évoque la ville (migrations pendulaires, ruralité, offre de transports…). La Charte des Mobilités de l’agglomération bordelaise, signée en février 2015, faisait déjà la part belle à une “mobilité piétonne universelle”. Cinq ans après, il me semble que ce mode de déplacement, le plus ancien qui soit, revient au centre des politiques de mobilité urbaines dans nos villes.

Second enseignement, l’adaptabilité de la ville aux nouveaux usages, avec l’exemple de la ville Dax qui doit mobiliser une nouvelle politique de mobilité pour fluidifier les déplacements durant la feria, qui peut nous apporter des enseignements au regard de cette crise, en ce qu’elle montre la plasticité d’une ville à une nouvelle organisation de mouvements de populations.

En effet la sous-préfecture des Landes connaît une profonde mutation urbaine chaque année à la mi-août (de même qu’à Bayonne ou Mont-de-Marsan). D’une cité thermale paisible de 20 000 habitants à l‘année, elle connaît un afflux massif de près de 800 000 personnes en l’espace de 5 jours et 5 nuits. La ville et son agglomération s’en retrouvent complètement chamboulée durant une semaine : circulation coupée et déviée, transports en commun revisités et réaménagés, piétonnisation massive des boulevards et avenues, services médicaux adaptés…

La piétonnisation du centre-ville de Dax est massive : circulation automobile interrompue, mobilier urbain protégé, “Axe rouge” dédié aux véhicules de secours… Le piéton investit la ville. Photo : Daxlaferia.

Le déplacement des personnes est donc primordial sur plusieurs aspects : la sécurité des piétons, l’adaptation des habitants de Dax mais aussi des communes alentour à se déplacer autrement pour leurs raisons professionnelles, mise en place d’axes prioritaires (dits “axe rouge”) uniquement dédiés aux véhicules de secours et d’intervention… Un périmètre est ainsi établi autour du centre-ville, et les principaux boulevards sont fermés à la circulation tous les jours de 12h à 5h du matin. Les habitants du centre-ville doivent se signaler par un macaron (à retirer en mairie) afin de le mettre sur le pare-brise de leur voiture pour pouvoir accéder à leur logement.

Enfin, le réseau de transport en commun, qui dénombre cinq lignes à l’année, est complètement modifié pour l’occasion. Des bus relient les parkings-relais en périphérie de ville vers différents arrêts se trouvant à proximité immédiate du centre piétonnier : d’une fréquence d’environ 45 minutes en temps normal, des bus se relaient toutes les 15 minutes, de 8h à 3h du matin (ou 4h les soirs de grande affluence[1]). Il est impossible de descendre à certains arrêts normalement desservis, le bus agissant comme un métro allant au plus direct, et le plus rapidement possible. Des compagnies de bus locales et régionales se chargent aussi de ramener les usagers ans les villages et villes voisines, certains jusqu’à plus de 50 kilomètres de distance, là aussi selon des horaires adaptés de jour comme de nuit. Enfin, il se peut que la SCNF affrète des trains spéciaux uniquement dédiés à ces événements, comme c’est le cas à Bayonne avec les “trains des fêtes” sur les lignes Bayonne-Hendaye et Bayonne-Dax.

De 20 000 habitants à l’année, près de 800 000 personnes se retrouvent dans la ville thermale pour 5 jours et 5 nuits de fêtes. Photo : Isabelle Louvier

Ainsi, des villes moyennes ont trouvé de multiples solutions pour s’adapter subitement à une très forte augmentation de leur population, certes temporaire, mais qui mobilise une réorganisation complète de la vie urbaine. Au fur et à mesure des années, ces dispositifs se renforcent, s’améliorent et cherchent toujours à s’inspirer des villes voisines qui se retrouvent confrontées aux mêmes problématiques. Cette solidarité d’un réseau de cités est primordial : l’exemple dacquois peut et doit en inspirer d’autres. A la différence que, contrairement aux événements récurrents, la crise sanitaire a été soudaine, imprévue et unique. Il sera donc nécessaire d’analyser les villes qui ont pu “mieux” gérer cette crise et créer un retour d’expérience, à l’image de l’organisation des ferias, qui soit bénéfique aux politiques urbaines (déplacements limités et coordonnés, consommation locale, gestion médicale face aux cas infectieux…).

Enfin, les piétons que nous sommes devenus malgré nous perçoivent, de fait, le paysage local urbain d’une manière très différente. Chaque jour nous passons devant sans même s’en rendre compte, parfois même se demandant quel intérêt y a-t-il à mettre un banc sur ce bout de trottoir. Des herbes poussent aux pieds de ses fers forgés, le bois se crépite, des gravures sont visibles au couteau, inscrites par quelques amoureux et esprit de délinquance sommaire.

Alors que nos déplacements étaient limités et qu’un périmètre autour de son domicile devait être respecté, prendre l’air à la sortie de son appartement ou de sa maison s’est traduit par une petite marche dans les rues voisines de son lieu de vie. Avec le beau temps, il est tentant de prendre un peu le soleil, et voilà que des bancs, jusque-là invisibles, deviennent visibles. Les bancs longeant les grilles de parcs fermés ou ceux en bas d’une résidence reprennent vie, et bon nombre de leurs bois retrouvent le repos du promeneur.

Mais qu’en est-il aussi des autres mobiliers qui composent la ville ? Les potelets du Boulevard de Charonne, à Paris, embellissent une capitale devenue bien calme. Les arrêts de bus, en attente de voyageurs, permettent de diffuser des informations relatives à la pandémie actuelle en lieu et place des publicités vantant les mérites du nouvel hamburger. Les fontaines d’eau, mises sous silence par la circulation automobile, laissent enfin entendre un flot d’eau au milieu de cris d’oiseaux venus se laver dans ces petites sources. De quoi penser que pérenniser notre attention à ces objets du quotidien, peut-être, également, bénéfique à notre appropriation de la ville et permettre de mieux appréhender le confinement.

Laissons le soin à Georges Brassens de conclure cette tribune, lui, l’amoureux des bancs publics.

“Quand les mois auront passé, quand seront apaisés leurs beaux rêves flambants, quand leur ciel se couvrira de gros nuages lourds, ils s’apercevront émus, que c’est au hasard des rues, sur un de ces fameux bancs publics, qu’ils ont vécu le meilleur morceau de leur amour…”.

 

[1] Pour aller plus loin: https://www.grand-dax.fr/transports-de-la-feria-zen-en-bus/

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